À 12 kilomètres au sud de Sibiu
Emil Cioran a bâti sa carrière sur un pessimisme radical. Et pourtant, il a grandi ici. Vous vous garez près du centre. C’est pas facile d’imaginer l’auteur le plus désenchanté du XXe siècle faire ses premiers pas dans un décor aussi inoffensif. On s’attendrait à des falaises noires ou un climat hostile. Mais il y a juste des rues pavées et la rivière Caselor qui coule doucement sous les ponts.
La façade sur la rivière Caselor
L’aïeul Iacob Cioran a fait couler les fondations en 1846. Hauts murs, architecture saxonne classique. Les deux grandes portes en bois massif affichent clairement le statut social de la famille à l’époque, son père occupant la fonction de prêtre orthodoxe, un poste de pouvoir absolu dans ces petites communautés. Un buste en bronze patiné du philosophe vous observe depuis le trottoir d’en face. Des fientes d’oiseaux s’accumulent souvent sur son front en été.
Les fenêtres à volets s’ouvrent vers la rue. Et la cour intérieure laisse deviner l’ancienne prospérité de la bourgeoisie rurale transylvaine. Donc, Cioran ne venait pas de nulle part. Il avait un héritage matériel très lourd derrière lui avant de le rejeter en bloc.
Propriété privée
Vous ne pouvez pas y entrer. Une famille du village habite les lieux en permanence. L’État roumain parle de racheter la bâtisse pour ouvrir un vrai musée, les journaux locaux font des articles dessus de temps en temps, les élus promettent des budgets… Rien ne bouge. Vous restez sur le trottoir. Les propriétaires sortent parfois sur le pas de la porte pour regarder les curieux venus de France ou de Bucarest photographier leur façade avec des téléphones. Ne pas pouvoir accéder à l’intérieur est évidemment frustrant quand on a fait le trajet. Mais cette porte close va finalement très bien avec l’isolement recherché par l’auteur.
Les autres Cioran du village
Rășinari marque l’entrée de la région pastorale de Mărginimea Sibiului. Le vieux tramway en provenance de Pădurea Dumbrava relie Sibiu au village, les rails suivent directement la route. Le trajet secoue énormément. Une bonne vingtaine de familles locales s’appellent encore Cioran. Le nom vient de Coasta Ciorii, la Côte de la Corneille. Octavian Goga est né dans la rue d’à côté. Il suffit de longer l’eau quelques minutes pour comprendre l’attachement viscéral des habitants à ce bout de vallée isolée.
Les lettres depuis Paris
Le philosophe a quitté cet endroit pour s’installer dans une mansarde parisienne exiguë. Il n’est jamais revenu. Pourtant, il continuait d’écrire sur ce « splendide Rășinari maudit ». En 1973, il envoie une lettre où il avoue clairement son obsession : « Cât aș vrea să revăd străduța de straduță, colțișor de colțișor… » (Comme je voudrais revoir chaque ruelle, chaque petit coin). Il a passé sa vie adulte à fuir ses racines pour exister en français. Et il a passé sa vieillesse à regretter les pavés de sa rue natale.
Texte adapté et photos reprises de l’ancien site turism-transilvania.ro, via les archives Internet Archive.
